La pensée blanche : ma lecture critique du livre de Lilian Thuram

Comme tout texte, celui de Thuram
est une « œuvre ouverte » aux interprétations


Par : Isaac Nahón-Serfaty

La pensée blanche (Mémoire d’encrier, 2020) de Lilian Thuram est une lecture nécessaire dans ce temps de confusion et de disruptions. Il y dit des choses que l’on doit apprendre, ou si l’on les connaît déjà, que l’on ne devrait pas oublier. La civilisation occidentale est aussi la civilisation des crimes contre l’humanité, y compris la traite et l’esclavage des Noirs. Thuram documente bien cette histoire. Le code noir dans la France du XVIIe siècle, la colonisation de l’Afrique, le saccage d’Haïti après son Independence, la croissance économique des États-Unis aux dépens des noirs exploités, torturés, assassinés, humiliés. Les philosophes de la raison qui parlaient de l’infériorité de la race noire et ainsi justifiaient la soumission des êtres humains par d’autres humains. Les gestes quotidiens des Blancs envers les Noirs, les stéréotypes, la stigmatisation, les soupçons, la paranoïa et souvent le mépris. Tout cela est dit haut et fort dans ce livre. Pas de doute. La pensée blanche est coupable. Elle doit faire son travail de mea culpa, d’introspection, elle doit changer. En effet, ce n’est pas la « pensée blanche » qui doit se transformer, c’est l’humain Blanc, produit de cette pensée, qui est appelé à confronter son histoire et son présent raciste et violent. 

Comme tout texte, celui de Thuram est une « œuvre ouverte » (Umberto Eco dixit). Il est sujet à l’interprétation, aux lectures multiples. Il se lit aussi dans un contexte : celui de Black Lives Matter, des sensibilités culturelles et sociales face aux « microagressions » (notion problématique), de la racialisation des débats publics (p.ex. la disqualification de l’opinion des Blancs), et de la diffusion de la cancel culture au-delà de l’Amérique de Nord. Un contexte également marqué par quatre ans du gouvernement Trump, son racisme à peine voilé et la polarisation de la société américaine.

À la fin du livre, Thuram essaie d’encadrer les interprétations sur ses propos dans La pensée blanche. Il écrit dans la conclusion : « Si vous portez le masque blanc, faut-il que vous vous sentiez coupable des crimes et délits de la pensée blanche que j’ai décrits en ces pages? Avez-vous pensé que c’était l’objectif de cet ouvrage? À ces deux questions, je réponds : non, certainement pas... » (p. 290). Mais Thuram écrit aussi : « Il ne s’agit pas de s’ériger en juge et de proclamer avec gravité : vous reconnaissez-vous coupables? Il s’agit de demander : acceptez-vous que les choses soient nommées pour ce qu’elles sont? Êtes-vous prêts à entendre que votre responsabilité individuelle et collective est engagée et qu’il faudra bien vous y confronter? Acceptez-vous de reconnaître que l’infériorisation des non-Blancs a permis à vos ancêtres, et continue de vous permettre, de jouir d’importants avantages dans la guerre des places qui se vit dans le monde?... » (p. 291).

On pourra mettre de côté le verdict « coupable » pour tous les Blancs en tant qu’individus. Cependant, le « péché » blanc est comme une tache sur votre peau « blanche » (les guillemets sont nécessaires) qui sera bien difficile à enlever, d’après une des lectures que l’on peut faire du texte de Thuram. Parce que dans ce livre les catégories sont nettes :  vous êtes essentiellement Blanc ou vous êtes essentiellement non-Blanc. Et cela se traduit dans une division simple et simpliste : d’un côté les victimes et, de l’autre côté, les oppresseurs. C’est dans cette lecture possible de La pensée blanche que l’on pourrait m’accuser de n’être rien d’autre qu’un Blanc commentateur d’un livre qui dénonce ma propre « culpabilité » (j’imagine déjà un lecteur qui cherche ma photo sur Internet pour m’identifier en tant qu’ « oppresseur »). 

Il y a aussi des absences dans ce livre. Si la pensée blanche est l’idéologie de l’oppression, même dans ses expressions les plus « éclairées », il faudra dire que cette pensée a servi pour justifier les horreurs au nom de la révolution. Parce que c’est au nom d’une pensée blanche comme le marxisme que l’on a tué des millions de personnes, tant en Europe, en Asie, en Amérique latine et aussi en Afrique. 

Cette catégorisation simpliste divise le monde entre les Blancs pervers et leurs victimes, déresponsabilisant les non-Blancs de leurs erreurs et crimes. Pourrait-on expliquer les dictatures et la corruption dans plusieurs pays africains seulement comme la conséquence du passé colonialiste européen? Ou est-ce que certaines sociétés africaines, comme toute société humaine (blanche ou non blanche), n’ont pas en elles-mêmes les germes de la violence, la corruption et les abus du pouvoir au nom d’une utopie ou de la lutte pour la « libération »?

Comme je l’écrivais d’entrée, La pensée blanche est une lecture nécessaire. Il faut le lire avec une certaine distance. Autrement, on peut faire une lecture trop axée sur la victimisation, une lecture qui aura certaines lacunes, et une lecture qui servira à justifier des comportements qui ne feront que nourrir les préjugés et les malentendus.



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